Comme un Roman


Notice: get_currentuserinfo est obsolète depuis la version 4.5.0 ! Utilisez wp_get_current_user() à la place. in /home/livreshe/www/wp-includes/functions.php on line 3839

comme un roman couv4ème couv comme un roman

Phrase clé de Comme un roman
: « Nos raisons de lire sont aussi étranges que nos raison de vivre. Et nul n’est mandaté pour nous réclamer de compte sur cette intimité-là. »

De Daniel Pennac, essai paru en  1992 chez Gallimard.

En épigraphe, on peut lire cette phrase : « On est prié (je vous supplie) de ne pas utiliser ces pages comme instrument de torture pédagogique. »

Le ton est donné et annonce le sujet : la pédagogie. Mais cette dernière ne doit pas être prétexte à souffrance. Car le fond du problème est là. Nous vivons dans une culture qui prône parfois des dogmes douloureux. Celui qui nous intéresse ici est connu de tous : il faut lire !

I   Naissance de l’alchimiste

Mais peut-on vraiment ordonner à quelqu’un de lire ? Combien d’enfants ont la tête dans des lignes mais le nez dans les nuages ? Et combien s’endormiront au bout de 10 pages ? Et pendant qu’il peine à suivre l’histoire, ses parents s’en inquièteront devant la télévision.

Pourtant au début, c’était si simple. On s’allongeait près de lui, entre nounours et son corps chaud. Il choisissait une histoire, la même 30 soirs d’affilée. Et nous étions tout, de Cendrillon à l’ours brun, la sorcière ou le Petit Poucet, un rocher plein de sagesse ou la chèvre dont il peut faire bouger la barbichette… Nous l’avons ouvert à l’imaginaire et au savoir, et on y a cru. « Il adore les livres, on va en faire un littéraire, j’en suis sûr. » Mais serait-il aussi féru sans notre présence ? Sans ce moment d’intimité et presque de pardon de toutes les offenses de la journée ? Sans la gratuité totale de cette lecture ?

D’ailleurs progressivement on s’est retiré. Sous prétexte qu’il se débrouille tout seul, que l’on a pas le temps, que l’obligation a remplacé l’enthousiasme, qu’il fallait bien le punir en lui retirant l’histoire du soir, le partage et la joie se sont étiolés. Pire, au moment où il a voulu remplacer la lecture par une autre occupation, on a insisté. C’est là qu’il a compris à ses dépends que lire n’était plus un plaisir, mais une exigence.

« Allez, tu lis une page par jour », « as-tu bien compris ? », « on reprend du début », « tu lis un livre pendant les vacances »… alors qu’avant, c’était juste du bonheur. Une véritable « blessure d’amour » se produit là. Le résultat se fait sentir rapidement, il n’aime plus lire.

Bon et puis soyons francs, la télévision a pris une place considérable au sein des foyers. Ce n’est pas facile pour nos chérubins de se poser et apprécier la lecture. Ce corrupteur passif mâche tout le travail. Alors que dans un livre tout est à conquérir, l’image, le son et le décor du petit écran sont déjà posés. La musique vient leur dire quand avoir peur et des rires en fond leur expliquent que c’est drôle. Difficile alors de savoir s’ils auraient trouvé ça amusant ou non. Enfin peu importe, on choisit à leur place. Là, maintenant, applaudissez ! Nos enfants sont les nôtres certes, mais ils sont aussi ceux de la société. « Elle les habille, les distrait, les nourrit, les cultive… ».

Alors si l’on veut que nos enfants lisent, est-ce que l’injonction est le meilleur moyen ou est-ce qu’il ne faut pas plutôt leur donner le désir d’apprendre ? Ensuite, n’importe quelle méthode marchera. Continuons à encourager le désir plus que de gagner du temps. Stimulons le plaisir plutôt que le faire réciter. Lire doit rester un acte gratuit et votre enfant un jour se mettra de lui-même à vous poser des questions, à vous lire des passages, à vous expliquer ce que l’auteur voulait dire en utilisant tel mot plutôt qu’un autre… et peut-être même un jour, vous lui ferez le cadeau de vous endormir sous ses mots.

II   Il faut lire – Le dogme

Demandez à un groupe d’adolescents s’il faut lire, ils vous répondront tous que c’est une évidence. Ils rajouteront même que la télévision est néfaste. Ils trouveront toutes les raisons du monde pour appuyer cette doctrine. Et pourtant, ils ne lisent pas. Pourquoi ? Mais parce que « le culte du livre relève de la tradition orale » et que chacun d’entre nous a bien appris la leçon. On veut que nos enfants répondent à ce que l’on attend d’eux comme nous à leur âge, comme des toutous, qu’ils fassent des études et surtout qu’ils nous laissent tranquille.

Entre ceux qui lisent des manuels techniques, ceux qui ne lisent rien ou qui ont lu mais qui n’ont plus le temps, ceux qui ont toujours un avis sur le dernier livre de machin et qui refuse de lire une seule page de bidule, ceux qui relisent, qui y travaillent, ceux qui engloutissent…, tous se retrouveront autour du même verre qu’ils serviront à leur enfant : « ces livres […] indispensables ! – Il faudra bien pourtant que ce gosse se fourre ça dans la tête. »

Alors on remplit sa journée, on ne le laisse pas s’ennuyer. Il perd l’espace de la réflexion et le temps de ressentir, de se poser des questions et enfin d’aller chercher les réponses. Comment alors pourrait-il lire ? La lecture est un acte solitaire et de repli, pas un acte de communication. Le livre reste en nous et porte à réflexion. Il bouleverse la conscience. Ce n’est que bien après que le livre devient un objet de partage. On le conseille à un être cher qui le lira en pensant à nous au début. Il nous cherchera même dans les mots. Il nous oubliera enfin au fur et à mesure des pages pour le faire sien.

A l’école, tout se passe comme si  » le plaisir n’a pas à figurer au programme […] et que la connaissance ne peut être que le fruit d’une souffrance bien comprise ». Beaucoup d’entre nous se souviennent peut-être s’être retrouvé à la nuit tombée avec plus de 300 pages à lire pour le lendemain. Louer le film ? Appeler un ami pour recopier ce qu’il a fait avant le début du cours ? Ne pas dormir. Se dire que l’on y arrivera jamais. S’écrouler devant la montagne à gravir… Mais comment l’école pourrait-elle faire autrement  ? Comment pourrait-elle vanter la gratuité quand elle repose sur des programmes, des notes, des examens, des classements, des cycles, orientation, sections… qui tendent tous à la compétitivité, « elle-même induite par le marché du travail » ?

Un bon professeur serait celui qui  lit à voix haute et fait confiance à son auditoire, à l’intelligence du texte pour parler de lui-même. Laisser l’élève prendre plaisir au texte pour après s’y intéresser et poser des questions. Mais la plupart du temps, le professeur critique, analyse, explique, exégète…

Et après tout ça, les élèves qui ont découvert le livre ailleurs ou pour des raisons plus intimes liront tout de même. Parmi ceux qui ne liront pas, il y a ceux qui se débrouilleront pour apprendre autrement et briller tout de même. Et puis il y a ceux qui vont « se croire bête… à jamais privés de livres… A jamais sans réponses… Et bientôt sans questions. »

III   Donner à lire

Imaginez une classe d’adolescents qui ont connu l’échec scolaire. Ils se définiront ainsi : ils ont toujours été nuls. Quand ils se résument, ils disent avoir des problèmes à se concentrer, que les mathématiques ne rentrent pas, qu’ils sont mauvais pour les langues… que bref, ils sont « finis ». Ils sont paresseux, bêtes, nuls, ils ont déjà tout essayé… ils ne s’aiment pas. Pas plus qu’ils n’aiment lire d’ailleurs. Un lecteur, c’est un ermite, un autiste pas sportif qui oublie de vivre et rasoir. Et puis un livre, c’est tellement sacré qu’on ne peut plus y toucher. On risque de le salir ou de le corner, d’écrire dessus ou encore de le mouiller dans le bain. Mieux vaut ne pas s’y risquer.

Le professeur de littérature sort Le Parfum de Suskind sur le bureau, ils ouvrent de grands yeux en priant les grands Dieux qu’ils n’auront pas à lire cela. Un pavé, un bloc dense d’encre noir, épais, compact, une menace d’éternité. Mais non, le professeur le lira en classe. Surprise. Étonnement. Et puis ils n’auront même pas à prendre des notes. Stupéfaction. Embarras. « Mais alors on va faire quoi ? – Ecouter. »

Les débuts sont dubitatifs mais silencieux. Les mots ouvrent une narine, puis l’autre, et attise l’attention. Doucement chacun trouve son chemin au travers des mots. De toute façon on ne leur demandera rien, on leur a promis. Alors autant se laisser aller et profiter du voyage. « Quoi ! – Déjà une heure ! – Chut ! – Il s’est endormi sur sa table, comme quand il était enfant. « 

A peine finit les 368 pages, à peine le temps de dire au revoir à Grenouille, qu’on entame un autre livre, puis un autre… ça fond assez vite en fin de compte. A tel point qu’on finit les livres à la maison avant le professeur. On arrive même avec des questions et des réflexions. On avait juste peur de ne pas comprendre. Mais comme on ne nous a rien demandé. « L’alchimiste refait surface et la voix intérieur réapparaît ». On arrive à la page 100 et on est fier de soi. On regarde combien il en reste et on s’effraie d’en compter si peu.

On se demandait où trouver le temps de lire. Maintenant on sait que la question ne se pose pas. On a envie de lire, ou pas. On ne prend pas ce temps, il s’impose. Ce a quoi il faut faire attention, c’est juste de laisser la place à notre voix intérieure, à ce lâcher-prise. Rien n’oblige à lire. C’est vous qui décidez.

IV   Le qu’en-lira-t-on (ou les droits imprescriptibles du lecteur)

Si l’on veut voir apparaître ou réapparaître le plaisir de lire, il est indispensables d’octroyer ces droits.

1. L e droit de ne pas lire

En effet, lire n’est pas un gage de bonté humaine.

2. Le droit de sauter des pages

Certaines oeuvres sont ardues et sauter des pages permet d’y avoir tout de même accès. Chacun sait ce qui est à sa portée et ne laissons pas d’autres le décider à notre place.

3. Le droit de ne pas finir un livre

Ou de le mettre de coté pour plus tard. Nous allons grandir, mûrir et peut-être y revenir. De la même manière que la mayonnaise prend ou non avec quelqu’un, on s’entend bien avec un livre ou pas. Cela n’a rien à voir avec le fait d’être nul ou bête.

4. Le droit de relire

Enfant, nous relisions 100 fois, regardions 1000 fois le même film. Encore ! J’ai pas tout compris. Et puis cette sensation-là, je veux encore en faire l’expérience. Encore !

5. Le droit de lire n’importe quoi

Tous les goûts sont dans la nature. C’est un poncif c’est vrai, mais un livre est « un compagnon d’être ». Et nous ne sommes pas immuables. Nous varions, nous sommes tous différents et nous avons le droit de ne pas être juger.

6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)

Pourquoi toujours tout intellectualiser ? Parfois c’est juste très bon, ça fait vraiment beaucoup de bien. On laisse alors aller nos émotions.

7. Le droit de lire n’importe où

On peut très bien lire du Zola aux toilettes, un manuel de bricolage au sein de la bibliothèque Sainte Geneviève, le Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mortdans une file d’attente ou encore In/Soumises : Contes cruels au féminin
dans le métro. Ce dernier est une expérience personnelle. Si vous allez voir la couverture, vous comprendrez aisément qu’après certains regards choqués ou amusés, je repliais parfois le livre en deux.

8. Le droit de grapiller

« Quand on n’a ni le temps ni les moyens de s’offrir une semaine à Venise, pourquoi se refuser le droit d’y passer cinq minutes ? »

9. Le droit de lire à voix haute

Laissez vivre l’histoire, racontez-la à vos poupées ou vos oreillers. Laissez la musique des mots claquer ou glisser. Vous éviterez aussi du même coup les soucis de concentration. Lorsque l’on lit à voix haute, l’histoire prend toute la place.

10. Le droit de nous taire

On lit comme on plante une graine. Laissons-la pousser en silence.

Laisser un commentaire